OFFICE MONDIAL DE LA LIBERTÉ
DE PRESSE
Ottawa
Rapport
abrégé sur la liberté de presse et la situation des intellectuels,
des écrivains et des journalistes en @
à l’usage des médias
Ludovic Léveillé
1. Mandat
En mars de l’année précédente, l’Office Mondial de la Liberté
de Presse a donné, à moi et à mes collaborateurs, le mandat de
faire une étude sur la situation des intellectuels, des écrivains
et des journalistes en @, qui ont à supporter le joug de l’idéologie
nationale. Mon équipe a donc été chargée de recueillir et
d’analyser des données sur la censure et la persécution sur le
territoire de @, et de concentrer ses efforts sur les points
suivants :
Recenser les nombreux cas d’écrits publiés sous de faux noms ou
de manière anonyme dans le but d’échapper à la censure et à la
persécution.
Analyser les opinions défendues dans ces publications, afin de
mieux connaître la nature de l’idéologie @ et ses cibles.
Interviewer les intellectuels, les écrivains et les journalistes @,
en essayant de ne pas les exposer.
Déterminer quels sont les effets de la censure et de la persécution
sur l’éducation, la formation de l’opinion publique et les
délibérations politiques en @.
En tenant compte des efforts de résistance existant déjà,
formuler des recommandations en vue d’accroître la liberté de
presse en @.
2. Méthodologie
Pour mener à bien nos recherches, il nous a semblé utile de
procéder méthodiquement, selon les étapes suivantes :
Lire et analyser la littérature clandestine qui a réussi à
échapper aux dispositifs de contrôle établis en @ et qui est par
conséquent disponible à l’étranger.
Se rendre en @ sous de faux motifs, essayer d’avoir accès à la
littérature interdite et d’entrer en contact avec les réseaux de
résistance.
Organiser et traiter les données et les informations recueillies.
Rédiger le rapport de recherche.
3. Nature et fonction de la littérature clandestine en @
Nous tenons d’abord à remercier le Ministère de la Culture et des
Communications de l’empressement avec lequel il nous a donné les
autorisations nécessaires pour avoir accès à la collection @ de la
Bibliothèque Nationale, ainsi que des nombreux efforts pour percer
le contrôle informatique de @ et entrer en contact avec les réseaux
de résistance et de contestation utilisant Internet.
Malheureusement, nous avons constaté rapidement l’efficacité de
la censure @, les documents parvenant à frayer leur chemin jusqu’à
nous n’exprimant ni des critiques radicales de la société et du
gouvernement @, ni une remise en question du mode de vie @, ni
l’affirmation du désir de vivre dans une société libre et
ouverte, comme celles qui existent presque partout en Occident. Tout
au plus y voit-on parfois un certain scepticisme, ou encore une
opposition à certains aspects de l’ordre établi, qui mènent en
général à des propositions de réformes encore plus déraisonnables
ou absurdes. Ajoutons que nous avons jugé bon d’écarter certains
documents qui, en raison de leur ton et de leur contenu, sont de
toute évidence des parodies des critiques qu’on adresse souvent à
@. Il faut soit y voir des manifestations de l’humour particulier
des habitants de @, soit des tentatives de discréditer les critiques
en question, ce qui nous semble plus probable.
Il est devenu évident, peu de temps après le début de nos
recherches, que nous n’arriverions à rien aussi longtemps que nous
resterions ici. Nous avons donc devancé notre séjour en @ de
plusieurs mois, et nous avons passé plusieurs semaines dans chacune
des grandes villes de @, sous le faux prétexte d’écrire un
ouvrage sur la littérature @ contemporaine, en prenant soin de ne
pas aborder la question des instituts d’idéologie et de leur
influence sur la littérature, ce qui aurait dévoilé nos véritables
intentions.
C’est à notre grande surprise que nous avons constaté, dès notre
arrivée, que la littérature dite clandestine est, sur tout le
territoire de @, en vente libre, disponible sur Internet, publiée et
discutée dans les journaux, étudiée dans les institutions
d’enseignement et analysée par les chercheurs. Cela nous a donné
l’impression trompeuse que notre subterfuge était inutile, et, peu
à peu, nous avons presque cessé d’y avoir recours. Nous avons
consacré les deux premiers mois de notre séjour à la lecture et à
l’analyse de ces publications, pour en arriver à la triste
conclusion que ce n’était pas ce que nous cherchions, qu’on nous
avait égarés, que nous avions sous-estimé l’efficacité de la
propagande @, bref que nous avions été victimes de désinformation.
La bonne volonté avec laquelle les universitaires et les
bibliothécaires nous avaient aidés, alors qu’elle avait d’abord
contribué à faire disparaître notre méfiance, nous est apparue
par la suite comme une preuve supplémentaire de leurs machinations.
Nous avions eu affaire, jusque-là, à une façade destinée à
tromper les étrangers et la majorité des habitants de @, à une
littérature faussement clandestine à laquelle contribuent les
étudiants, les professeurs, les écrivains et les journalistes, sous
de faux noms ou en ne signant pas. La fonction idéologique de cette
littérature nous est alors apparue clairement : elle doit faire
écran à la véritable littérature clandestine et détourner de
cette dernière l’attention pour l’attirer sur elle.
Nous avions sans doute été repérés et nous avions presque révélé
nous-mêmes nos véritables intentions. C’est pourquoi nous avons
essayé d’entrer en contact avec des écrivains qui nous semblaient
marginaux ou marginalisés, mais avec beaucoup de prudence, pour ne
pas les exposer et nous exposer davantage. En faisant mine de nous
intéresser encore à la littérature faussement clandestine et aussi
à la littérature autorisée, signée par de véritables auteurs,
nous avons réussi à rencontrer quelques-unes de ces personnes, mais
nous devons reconnaître que, dans plupart des cas, nous n’avons
pas su gagner leur confiance, que nous nous sommes souvent heurtés à
leurs plaisanteries et à leurs moqueries, et qu’elles évitaient
systématiquement de nous donner les réponses dont nous avions
besoin, dissimulant les raisons de leur refus, et parfois leur refus
même, derrière un sourire ironique. Tout au plus se
contentaient-elles de répondre de manière indirecte et allusive.
Nous avons constaté que d’autres, au contraire, participent sans
le savoir, ou en faisant mine de ne pas le savoir, à
l’endoctrinement dont l’ensemble de la population est victime.
De toutes ces discussions infructueuses, nous mettons en annexe le
compte rendu de celle qui nous a semblé la plus intéressante, afin
que le public ait conscience de la situation déplorable régnant en
@ et de la puissance de la machine idéologique qui y contrôle tout,
même la pensée. Nous nous contentons ici d’en énumérer les
principaux traits, qu’on ne manquera pas de retrouver dans notre
compte rendu :
Les intellectuels contribuent à l’endoctrinement des habitants de
@, qu’ils le sachent ou non. Certains sont eux-mêmes endoctrinés,
et endoctrinent d’autant mieux qu’ils se croient capables de
pensée critique.
L’idéologie @ a constamment recours à des tentatives de
rationalisation pour camoufler les nombreuses atteintes à la
liberté de presse et l’esclavage idéologique généralisé, pour
dissimuler une situation qui serait insupportable, si elle était
explicitée, dans une société qui a pris l’habitude de se croire
libre.
Les intellectuels qui sont conscients de la situation, s’ils ne
sont pas au service des dirigeants, jugent qu’il est plus prudent
ou plus sage de se taire et de nier la censure et la persécution
dont ils sont victimes, ce qui limite le champ de leur activité à
la sphère privée, ou ce qui les oblige à agir de manière
souterraine s’ils veulent avoir une influence sur leurs
concitoyens et la société.
4. Conclusion et recommandations
Nous devons avouer que la nature exacte de l’idéologie @ nous
échappe parce que nous n’avons pas réussi à mettre la main sur
de la véritable littérature clandestine et que nous ne savons pas
quels sont les enjeux du conflit idéologique opposant le
gouvernement aux groupes de résistance et aux écrivains
clandestins. Toutefois, il n’y a nul doute qu’elle existe, et
nous voyons dans nos difficultés la preuve indubitable de la
puissance et de l’efficacité des dispositifs @ de censure et de
persécution. Nous ignorons pour l’instant comment venir en aide à
ces groupes de résistance et à la population @, mais, chose
certaine, cette aide est nécessaire. Nous recommandons donc
d’envoyer d’autres équipes sur le terrain afin de recueillir les
renseignements et d’établir les contacts dont nous avons besoin
pour élaborer un plan d’action et des stratégies efficaces.
ANNEXE
Entretien avec l’écrivain
Victor L’Heureux
Ludovic Léveillé : Je vous remercie déjà de
m’accorder cet entretien, qui fera certainement avancer grandement
mes recherches sur la littérature @.
Victor L’Heureux : Tout le plaisir est pour moi.
Mais je ne crois pas que ce que je peux vous apprendre vous sera
particulièrement utile, c’est-à-dire plus utile que ce que
pourrait vous dire n’importe quel autre écrivain mineur, jouant un
rôle secondaire sur la scène littéraire @. D’autant plus que mes
idées et mon esthétique sont en général mal connues et ont de
nombreux opposants.
L. L. : À vrai dire, c’est justement ce qui nous
intéresse, moi et mes collaborateurs. Nous avons des raisons de
croire que les intellectuels et les écrivains les plus estimés et
les plus connus ont intérêt à ignorer et à écarter certains
aspects de l’activité littéraire en @. Et nous espérons que vous
serez en mesure de combler ces lacunes, sans quoi notre étude serait
incomplète et même biaisée. Vous comprenez ce que je veux dire,
n’est-ce pas ?
V. L. : Je ne vois pas où vous voulez en venir. Pour
ne rien vous cacher, je ne suis pas de ceux qui aiment
particulièrement les mystères. Pourquoi ne me dites-vous pas tout
simplement de quoi il s’agit ?
(J’ai cru remarquer un léger sourire se dessiner sur les lèvres
de V. L., ainsi qu’un soupçon de moquerie dans son intonation.
J’en conclus qu’il savait très bien que je faisais allusion à
la censure et à la persécution dont sont régulièrement victimes
les écrivains et les intellectuels de @. Je suppose qu’il a agi
ainsi par prudence, car le seul fait de reconnaître, même sans le
dire clairement, qu’il y a censure et persécution constitue déjà
une critique de l’ordre établi. En me demandant de parler
franchement, je pense qu’il a essayé en réalité de me détourner
de ces problèmes dangereux et de me faire comprendre que je devrais
me taire, que je n’étais pas assez prudent.)
L. L. : Nous nous entendons donc sur ce point : je
n’aime pas plus que vous les mystères. Cependant vous devriez
savoir mieux que moi qu’il n’est pas possible de tout dire
librement, surtout par les temps qui courent.
V. L. : Je ne vois toujours pas ce que
vous voulez dire.
(Il a alors pris un air décontracté, pour cacher son malaise et sa
crainte, et pour me faire comprendre que je n’obtiendrais rien de
lui à ce sujet)
L. L. : Puisque vous m’y obligez, voilà : je
m’intéresse à la littérature clandestine en @, et aussi à ses
raisons d’exister et à ses effets.
V. L. : Mais quelle littérature clandestine ?
(Il m’a jeté, de biais, un bref regard moqueur, ce qui a confirmé
mes impressions précédentes.)
L. L. : Je vous prie d’arrêter de plaisanter. Je sais
que vous me comprenez très bien et que vous savez que je veux parler
de l’usage que font les écrivains et les intellectuels de
l’anonymat et de la pseudonymie, ainsi que de modes de publication
inhabituels, pour éviter la censure et la persécution.
V. L. : Et s’il en était vraiment
ainsi, devrais-je vous faire confiance ? N’aurais-je pas de
très bonnes raisons de vous soupçonner d’être l’un de mes
persécuteurs ?
(Ici, il a même ri un peu, comme si j’avais dit quelque absurdité.
Sans doute était-ce une autre tentative de dissuasion.)
L. L. : Soyez certain que vous pouvez avoir une entière
confiance en moi, et que jamais je ne vous dénoncerai aux autorités
@, que je déteste tout autant que vous.
V. L. : Je vois que vous êtes en effet un homme tout
à fait digne de confiance. Qu’aurais-je donc à craindre de vous !
L. L. : J’admire votre courage : de tous les
intellectuels et écrivains que j’ai rencontrés, seul vous osez
reconnaître l’existence de la censure et de la persécution en @.
V. L. : Ai-je dit cela ?
(Son ton enjoué m’a fait comprendre qu’il s’agissait là d’une
simple plaisanterie. J’ai senti que la glace était brisée, et
qu’il s’était établi entre nous une certaine complicité.)
L. L. : Non, non, évidemment. Jamais je n’oserais
prétendre que vous avez dit cela ! Mais vous semblez
reconnaître que les écrivains @ jugent utile de publier sous des
pseudonymes, ou encore de manière anonyme.
V. L. : Cela est vrai, et il faudrait être sot ou de
mauvaise foi pour le nier. Alors que voulez-vous savoir au juste ?
L. L. : Étant étranger, j’ai de la difficulté à
comprendre quels sont les objectifs exacts des écrivains ayant
recours à ces procédés, de même qu’à imaginer quelles peuvent
être les stratégies d’écriture qu’ils préconisent.
V. L. : J’insiste d’abord sur le fait que
l’utilisation de la pseudonymie et de l’anonymat doit être
considérée, quand on a la chance de vivre dans une société
vraiment libre, comme une pratique littéraire ayant ses avantages à
la fois pour les lecteurs et les auteurs. Je m’explique. Comme vous
l’avez sans doute déjà remarqué, il arrive qu’un penseur ou un
écrivain demeure prisonnier d’une image, plus ou moins fausse et
simplificatrice, qu’on a de lui et qu’il a de lui-même. Dès
qu’il acquiert une certaine notoriété, cette étiquette le suit
partout, même quand il est seul. On attend alors de lui des
comportements, des idées, un style et une esthétique conformes à
l’image en question, et le pauvre écrivain en vient même à
exiger tout cela de lui-même, se prenant pour son image et se
réduisant peu à peu à elle. Imaginez quelle perte de créativité
et de liberté de pensée, de discussion et d’action il subit !
Et imaginez quelle perte pour la culture en général ! À
supposer qu’un auteur réussisse à garder une grande indépendance
à l’égard de son image et qu’il écrive des œuvres très
différentes les unes des autres, celle-ci continue d’agir malgré
lui et ses œuvres sont assimilées à elle. Dans le meilleur des
cas, elles sont assimilées à une œuvre qu’on dit maîtresse ;
ou, si cette assimilation n’est pas possible, elles sont écartées,
ignorées ou négligées sous prétexte que ce n’est pas en elles
qu’on retrouve les idées fondamentales de l’écrivain ou que se
manifeste son véritable art ou sa véritable esthétique. De telles
œuvres sont donc grandement neutralisées par l’image
qu’entretiennent et communiquent les lecteurs, les professeurs, les
commentateurs, les spécialistes et les historiens des idées ou de
la littérature. C’est comme si elles n’avaient jamais été
écrites, puisqu’elles ne peuvent pas être lues.
À mon avis (et sur ce point de nombreux écrivains et penseurs de
@ sont en gros d’accord avec moi), le recours fréquent à
l’anonymat et à la pseudonymie est un moyen d’échapper aux
images de cette espèce, de les affaiblir considérablement, et même
d’entraver leur formation. Le simple fait de savoir qu’existe une
importante littérature publiée sans nom d’auteur, ou sous de faux
noms, rappelle que les auteurs sont bien plus complexes que ce qu’on
aime croire qu’ils sont, et qu’ils diffèrent grandement des
images qui circulent. Je soupçonne même certains écrivains, sous
le déguisement d’un ou de plusieurs pseudonymes, d’avoir attaqué
des images d’eux-mêmes et de les avoir détruites ou
considérablement affaiblies. Par conséquent, il est plus facile de
bien lire (mais cela demeure toujours difficile, ce pourquoi il
importe de ne pas s’embarrasser de difficultés n’ayant rien à
voir avec les œuvres) des œuvres très différentes publiées par
un auteur sous son véritable nom (ou sous un même pseudonyme), et
de comprendre les relations multiples et complexes qu’elles sont
susceptibles d’avoir les unes avec les autres, au lieu d’aplatir
et de piller ces œuvres pour nourrir le spectre blafard qui flotte
au-dessus d’elles et qui a vite fait de les vider de toute vie.
Il est donc possible pour l’écrivain, dégagé de toute image
statique et simple, d’écrire plusieurs séries d’œuvres,
indépendantes ou ayant des relations explicites ou implicites. Il en
résulte donc un accroissement considérable de la liberté de pensée
et d’écriture, et du même coup de lecture. Il peut par exemple
contribuer de diverses manières au développement de son art, ou
encore transformer les idées de ses contemporains en ayant recours à
différentes stratégies qui perdraient de leur efficacité si on les
retrouvait dans des œuvres publiées sous un même nom, ou dont les
effets ou les conséquences seraient négligés, sous prétexte d’un
manque de cohérence. Je pense qu’un écrivain qui se consacre
ainsi à l’écriture de son œuvre gagne en puissance d’action,
aussi bien sur l’environnement dans lequel il évolue que sur sa
propre personne. En effet, certains pseudonymes sont beaucoup plus
que de faux noms et peuvent acquérir une certaine consistance, dans
l’esprit des lecteurs et dans la culture en général, ou encore en
tant que personnages constituant la personne qu’est l’auteur.
Autrement dit, ce dernier n’écrit plus seulement des livres, mais
il invente aussi des personnages ayant une existence culturelle
autonome, ainsi que des personnages qui finissent par le constituer
pleinement et qui entrent en relation et en tension avec les
personnages qui existent déjà en lui, qui le constituent et qui ont
souvent des origines qui ne sont pas littéraires.
Ensuite, si on tient compte du fait que la multiplicité interne
des individus est rendue explicite…
(J’ai compris immédiatement que V. L. ne parlait pas ici de @. Car
comment un homme aussi intelligent et perspicace que lui pourrait-il
croire que @ est une société libre et être trompé par l’idéologie
@ ? Cette société libre n’étant pas identifiée, il lui a
été possible de faire croire, si on nous espionnait, qu’il
parlait effectivement de @ et qu’il voulait donner l’impression
qu’il jugeait favorablement les arguments dont la fonction est de
justifier la littérature clandestine autorisé qui neutralise
grandement la littérature clandestine subversive et qui détourne
d’elle. Autrement dit, il a utilisé la littérature clandestine
autorisée, qui fait écran à la littérature clandestine interdite,
comme écran pour se protéger de la censure et de la persécution.
Il n’est pas impossible que ce procédé, sur lequel V. L. a attiré
mon attention, soit fréquemment utilisé par les écrivains
subversifs de @, pour infiltrer et utiliser la littérature
clandestine autorisée, et ainsi inoculer subtilement des idées
subversives. L’argument de l’utilité littéraire de la
pseudonymie et de l’anonymat, inventé par les ennemis de la
liberté de pensée et de discussion, serait alors repris par les
penseurs subversifs, dans le but de justifier leurs pratiques
littéraires et de dissimuler leurs idées subversives.
Ayant compris depuis longtemps les raisons de son discours, ayant
jugé qu’il en avait déjà assez dit pour se protéger, je l’ai
interrompu.)
L. L. : Et qu’en est-il s’il est question d’une
société où la liberté de discussion et de pensée est limitée,
où la censure et la persécution existent ?
V. L. : Oui, je vois que c’est qui vous intéresse
vraiment, et vous avez raison. Car comment se contenter de disserter
sur ces questions littéraires, alors qu’encore aujourd’hui cette
liberté est régulièrement entravée par les lois, les dirigeants
ou l’opinion ?
Mais d’abord je justifie et je conclus ma longue digression sur
l’utilité de la pseudonymie et de l’anonymat dans une société
libre, en insistant sur le fait que leur usage n’est pas un indice
à partir duquel on pourrait simplement conclure l’existence de la
censure et de la persécution. Évidemment il en serait tout
autrement dans une société où la liberté de discussion et de
presse serait limitée, malgré l’importance qu’on ferait
semblant d’y accorder. À vrai dire, si on tenait à penser de
cette manière, en cherchant des indices, il serait plus juste de
dire qu’il y a probablement censure et persécution dans les
sociétés où la pseudonymie et l’anonymat sont souvent considérés
comme suspects. Par exemple, il se peut que l’utilisation de ces
procédés soit acceptée et laissée relativement libre quand il
s’agit de fiction, mais qu’elle semble immédiatement suspecte
quand il s’agit de littérature d’idées, à supposer qu’on
puisse les séparer en deux catégories littéraires bien distinctes.
Même quand les lois n’interdisent pas la pseudonymie et
l’anonymat, les autorités ont toujours à leur disposition les
moyens d’identifier le véritable auteur d’une publication, si
elles jugent cela utile ou même nécessaire pour maintenir l’ordre
et contrôler l’opinion.
Par conséquent, les sociétés intolérantes réduisent aussi la
liberté littéraire que donnent la pseudonymie et l’anonymat, de
même qu’elles privent les écrivains et la société de leurs
effets existentiels et culturels. Quand on ne respecte pas le désir
des auteurs de ne pas être identifiés, quand on a pris l’habitude
de penser qu’on vit dans une société libre, que la connaissance
de l’identité des auteurs est due au public et que toute
dissimulation est suspecte et a même quelque chose d’immoral, la
liberté avec laquelle ils écrivent est considérablement réduite,
même s’ils se gardent bien de faire de la subversion.
(De la même manière qu’il n’a pas identifié la société libre
dont il a parlé plus haut, V. L. n’a pas identifié la société
où la liberté de presse et de pensée est régulièrement entravée.
Après avoir donné l’impression que la société libre est @, il a
pu parler avec une certaine liberté d’une autre société,
beaucoup moins libre malgré les apparences, qui en réalité est @.
La liberté de presse étant respectée presque partout en Occident,
il ne peut s’agir que de @, qui constitue la seule exception
notable. D’ailleurs, si la pseudonymie et l’anonymat n’étaient
pas suspects en @, pourquoi prendrait-on la peine d’encourager la
production et la lecture d’une littérature faussement
clandestine ?
Toutefois, V. L. – on peut facilement deviner pourquoi – n’a
pas voulu répondre directement à ma question et entrer vraiment en
matière. Il s’est contenté de faire des remarques générales qui
ne m’ont appris rien ou presque rien, pour revenir à la question
de l’utilité littéraire de la pseudonymie et de l’anonymat et à
ses effets bénéfiques, individuels et sociaux.)
L. L. : Tout cela est certainement intéressant, mais il
me semble que vous n’avez pas vraiment répondu à ma question.
V. L. : Il me semble pourtant l’avoir fait, et on ne
peut plus clairement.
(Quand il a vu que je n’étais pas d’accord, il a regardé sa
montre et m’a dit qu’un ami l’attendait au café et qu’il ne
pouvait pas poursuivre plus longtemps cette discussion. Cependant, il
s’est empressé de préciser que nous pourrions nous rencontrer
jeudi prochain, si je le désirais et s’il m’était possible de
préparer des questions plus précises, auxquelles il se ferait alors
un devoir de répondre clairement, pour me satisfaire.
Malheureusement ma supérieure m’a contacté deux jours plus tard
pour me demander de mettre fin à mon enquête quelques semaines
avant la date prévue et de revenir au plus vite à Ottawa, parce
qu’on avait besoin de moi pour une étude plus importante.)
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